
À travers la série de monologues portés par de jeunes adolescentes, la pièce de théâtre de la dramaturge Suzie Bastien, propose un univers à la fois dur et délicat. En écoutant une entrevue donnée par l’autrice, j’ai compris qu’elle voulait explorer les thèmes du contrôle et de l’expérimentation qu’on fait à l’adolescence. On veut effectivement prendre le contrôle de son corps, de son image, de ses relations, de sa tête, du monde dans lequel on vit... On perd également le contrôle, devant les autres, de nos mots, de nos idées, de nos actions sous l’effet d’une substance... À l’adolescence, surgit brutalement notre premier contact avec le soi adulte. Le soi qui ne se laisse plus guider par la simple nature des choses. Dans les textes de Sucré Seize, les adolescentes jusqu’alors enveloppées dans les dernières étreintes de l’enfance, voient leur naïveté fracassée et arrivent au constat inévitable que les choses ne sont plus aussi simples qu’elles ne l’étaient auparavant.
Malgré le fait que les monologues de Sucré Seize regorgent de références urbaines, j’ai fait le choix de tourner tous les tableaux en pleine nature. Selon moi, camper ces voix dans un lieu sauvage crée un contraste intéressant. La nature est une force que nous ne contrôlons pas : elle existe farouchement dans sa simplicité et sa pureté la plus désarmante. Elle est, pour moi, liée à l’enfance. Dans la pièce de Bastien, ces jeunes femmes tentent de contrôler quelque chose qui leur échappe et qui les éloignent de leur nature première. Le film permet d’entendre les voix de ces adolescentes dans un espace sauvage qui les relient à leur vulnérabilité.
J’ai voulu que chaque parole prenne vie dans un paysage différent et que les actrices s’adressent directement à la caméra. Parce que sont transposés des monologues écrits pour la scène au cinéma, je devais réfléchir à comment capter l’attention du spectateur et la conserver pendant toute la durée de l’œuvre. Ainsi, en offrant des univers visuels forts et très différents les uns des autres, je pouvais, à mon sens, alimenter la curiosité du public. De plus, je trouvais que d’évoquer visuellement les symboles qui sous-tendent chacun des textes approfondirait l’écoute du public, en la rendant plus sensible. Le fait que les actrices racontent, en détails, leur histoire m’a poussée à mettre de l’avant la richesse du texte. Je pense qu’un univers visuel poétique fort permet de se laisser porter davantage par les mots. J’ai voulu donner vie à chaque monologue dans un environnement complémentaire à ce qu’il raconte déjà.
Tourné entièrement avec la lumière naturelle, la directrice photo, Emili Mercier, et moi avons choisi de montrer les personnages avec délicatesse, intimité et authenticité. La caméra, principalement à l’épaule, nous a offert quelques tableaux où la nature se veut majestueuse, mais également plusieurs prises de vue, près des actrices, qui se révèlent brutalement à nous. Les maquillages aux couleurs éclatantes viennent ponctuer le tout en nous rappelant à la fois l’enfance, autant qu’une forme de « sorcellerie ludique » que j’associe à la sororité. Je trouvais important qu’on puisse sentir entre les monologues, le côté tendre et encore enfantin de ces jeunes femmes qui, malgré les apparences, sont encore toutes petites et pures. En montrant la naïveté désarmante qui se cache sous leur corps de femmes, je voulais qu’on sente qu’il faut faire attention à elles. Je voulais qu’on soit émus par leurs éclats de rire francs, leur cris aiguës, la proximité physique qu’elles ont si facilement et que l’on perd en grandissant, comme si une pudeur de femme érigeait des murs entre nous toutes. Bref, sous la forme d’une symphonie en trois mouvements, j’ai tenté de mettre en scène la vitalité brutale et la douce juvénilité de ces adolescentes.
Julie Boissonneault, Pénélope Ducharme, Laurence Trudelle, Charlène Beaubien, Roxane Lavoie, Doriane Lens-Pitt, Melania Balmaceda-Venegas, Marie Reid.
RÉALISATION : Alexa-Jeanne Dubé
SCÉNARIO : Adaptation cinématographique de la pièce Sucré Seize de Suzie Bastien.
PRODUCTION : Luce Pelletier (Théâtre de l'Opsis)
DIRECTION DE LA PHOTOGRAPHIE : Emili Mercier
SON : Benoit Plante, Gael Poisson-Lemay
MUSIQUE : Hologramme, Guillaume Bourque et Eric Shaw
MONTAGE : Emma Bertin

Tous campés dans un lieu évocateur et poétique, les personnages se livrent sur différents thèmes ; l’image de soi, les troubles alimentaires, l’anxiété, le premier amour, le premier baiser, l’amitié, la sororité, le sexe, le viol, l’inceste, les réseaux sociaux, les révoltes sociales et politiques. Construite sous la forme d’une symphonie, l’œuvre est ponctuée de quatre mouvements se faisant écho narrativement et musicalement. Son identité visuelle distinctive force le film à se définir à quelque part entre long métrage de fiction et objet d’art.


Sucré Seize I 2023
Joutel I 2021
SDR I 2020
Scopique I 2017
Oui mais non I 2016
Alexa-Jeanne est tout d'abord comédienne. On a pu apprécier sa particiption aux séries Faits divers, l’Échappée, Larry, Après, la Faille et bien d'autres. En 2015, l'actrice est nommée aux Prix Gémeaux dans la catégorie meilleure interprétation féminine pour une émission ou une série originale produite pour les médias numériques pour sa performance dans Féminin/Féminin. L'artiste a commencé la réalisation en 2016 avec son premier court-métrage OUI MAIS NON et a poursuivi son parcours avec plusieurs autres comme Joutel (2021), SDR (2020) et Scopique (2017) qui ont tous été présentés dans plusieurs festivals à travers le monde et ont reçu tous quelques prix. Ces deux derniers courts films étaient d'ailleurs nommés au Gala Québec Cinéma dans la catégorie Meilleur court-métrage de fiction. Finalement, Alexa-Jeanne est également instigatrice et directrice artistique des soirées NICE TRY- belessai présentées à l'Usine C depuis 2015, rendez-vous trimestriel incontournable de création spontanée et festive.

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