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Selon l’Internet Movie Database (IMDb), on compte plus de 5000 films ou séries répertoriés sous l’étiquette « serial killer ». La fascination morbide qui leur est consacrée atteint aujourd’hui son paroxysme avec toutes les séries de « true crime » qui affluent chaque mois (semaine ?) sur les Netflix de ce monde. Pourtant, un phénomène curieusement sous-étudié, autant à l’écrit qu’en audiovisuel, est l’attirance magnétique que les femmes éprouvent pour ces tueurs. C’est immanquable : aussi abject soit le meurtrier, il se fera courtiser par bon nombre d’admiratrices (Charles Manson recevait toujours environ 20 000 lettres par année, incluant des demandes en mariage quotidiennes, jusqu’à sa mort en 2017). Et cette fascination débute dès l’arrestation du suspect. À chaque procès médiatisé, c’est inévitable: des « groupies » s’ameutent dans les salles d’audience. Et elles sont majoritairement des femmes. Mais qui sont-elles ?
La réponse est complexe et comporte plusieurs facettes, mais la question en soi fut assez obsédante pour stimuler mon imaginaire. Angoisse pandémique aidant, je suis tombé dans un rabbit hole de recherche glauque qui m’a également amené à lire sur la cybersécurité et sur les crimes technologiques. Je voulais que le tueur fictif de ce film-en-devenir soit un produit de son époque : il allait de soi de réfléchir aux nouveaux médias pour façonner son profil psychopathique.
Et puis, en préparation à ce projet, j’ai regardé beaucoup (trop) de films tordus… au point de flirter avec une apathie face aux images extrêmes que je consommais. Mais l’horreur ne se retrouve pas qu’en fiction : les bulletins de nouvelles sont bien souvent tout aussi sordides. Dans ses derniers écrits, la critique de la culture Susan Sontag disait que le flot incessant d’images violentes dans nos sociétés immunise les téléspectateurs et finit par saper leur capacité à réagir ; que cette diète quotidienne d’horreur suscite finalement de l’indifférence plutôt que de l’outrage ou même de la compassion. Au sommet de sa « popularité », il est estimé que la vidéo du meurtre de Jun Lin par Magnotta a été regardée plus de 10 millions de fois en 24 heures. Qu’est-ce que cela raconte sur nos pulsions profondes ? Sur notre société ? Aujourd’hui, être « fasciné » plutôt que « dégoûté » par un crime odieux est plus que jamais plausible. Et que dire des médias qui « glamorisent » les tueurs à coup de surnoms et de gros titres qui stimulent l’imaginaire pour générer des clics ? Dans un monde où ils sont traités comme des rockstars, devons-nous nous surprendre de leur pouvoir d’attraction ?
Les chambres rouges, c'est le résultat de ce type de questionnement. Le but étant d’offrir un contrepoint singulier aux thrillers du genre en renversant le point de vue au féminin tout en s’inscrivant au cœur d’enjeux éthiques contemporains liés à notre hygiène de consommation technologique. Enrobé dans un cyber-thriller judiciaire tendu et angoissant, Les chambres rouges est une œuvre qui réfléchit (et critique) notre fascination collective envers les meurtriers. Un anti-film de tueur en série, en quelque sorte.
Car le film prend le pari d’écarter le tueur au maximum (si ce n’est de la construction médiatique autour de lui), afin d’épouser le point de vue de Kelly-Anne, une jeune femme énigmatique aux motivations polymorphes. Sans vouloir trop cantonner ma protagoniste dans un diagnostic psychiatrique, Kelly-Anne penche néanmoins vers le côté sociopathique du spectre ; vers l’hybristophilie (c.-à.-d. la paraphilie de quelqu’un qui est stimulé par des crimes atroces). Une sorte de Bonnie dans Bonnie & Clyde. Mais Kelly-Anne est bien plus complexe que cette étiquette, surtout qu’elle n’est volontairement jamais expliquée par des éléments de son passé, et ce, afin de la faire exister au présent, en dialogue avec son environnement, sans simplifier ses agissements par psychanalyse. Et puis, on peut tout à fait tenter de la cerner sous un angle métaphorique. Une vengeresse spectrale, peut-être. Dans tous les cas, le rapport entre le spectateur et Kelly-Anne n’est pas fondé par un principe « d’identification », mais bien de « fascination », ce qui est en adéquation avec la psyché de Kelly-Anne, elle-même fascinée par un tueur et par ses victimes.
Le langage cinématographiquechambres rouges épouse la subjectivité trouble de Kelly-Anne, dont l’état psychologique évolue – et se dégrade – au fil du récit. Initialement, Kelly-Anne est méthodique et analytique : l’esthétique est analogue à son côté cartésien (des plans flottants méticuleusement chorégraphiés couplés à des plans statiques en longue focale et des zooms calculés). Son modus vivendi solitaire gravite autour de la lumière bleutée des écrans, dont le contenu, souvent filmé en gros plan, fait partie intégrante de l’histoire. Cependant, lorsque Kelly-Anne connaît des élans d’humanité avec Clémentine, la caméra s’assouplit au rythme de leur amitié naissante et l’invite dans le cadre, à l’épaule avec un plus grand angle, afin d’insuffler un peu de spontanéité aux images. Et enfin, lorsque la paranoïa de Kelly-Anne s’intensifie (tout comme le rythme de montage), la caméra se colle à elle de façon intrusive et prend des accents plus nerveux et déroutants, voire oppressants. Ici, les repères réalistes s’effritent, laissant ainsi une place plus marquée à l’expressionnisme visuel et sonore – au film-expérience.
Et au terme de cette plongée au plus sombre de la nature humaine – de ce film de fantôme et/ou de sorcière à peine déguisé – je ne peux que souhaiter que Les chambres rouges vous colle à la peau. Qu’il vous surprenne. Qu’il vous hante.
Juliette Gariépy, Laurie Babin, Elisabeth Locas, Maxwell McCabe-Lokos
RÉALISATION : Pascal Plante
SCÉNARIO : Pascal Plante
PRODUCTION : Dominique Dussault (Nemesis Films)
DIRECTION DE LA PHOTOGRAPHIE : Vincent Biron
SON : Martyne Morin, Olivier Calvert, Stéphane Bergeron
MUSIQUE : Dominique Plante
MONTAGE : Jonah Malak

Kelly-Anne se réveille chaque matin aux portes du palais de justice pour s’assurer une place au procès hyper-médiatisé de Ludovic Chevalier, un tueur en série duquel elle est obsédée. Motivée par des fantasmes de plus en plus morbides, elle tentera par tous les moyens de mettre la main sur l’ultime pièce du puzzle : la vidéo manquante du meurtre d’une préadolescente de 13 ans qui porte une inquiétante ressemblance avec elle.
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Pascal Plante’s disturbingly brilliant psychological horror Red Rooms
Les chambres rouges est d’ores et déjà un incontournable du cinéma québécois

NADIA, BUTTERFLY | 2020
BLAST BEAT | 2018
LES FAUX TATOUAGES | 2017
NONNA | 2016
BLONDE AUX YEUX BLEUS | 2015
BABY BLUES | 2012
JE SUIS UN CHÂTEAU DE SABLE QUI ATTEND LA MER | 2011
LA FLEUR DE L’ÂGE | 2011
Pascal Plante est un cinéaste montréalais dont le plus récent long-métrage – Nadia, Butterfly – a été retenu en sélection officielle pour la 73e édition du festival de Cannes en 2020. Gradué de l’Université Concordia à Montréal en 2011, Pascal n’a pas tardé à écrire et réaliser de nombreux court-métrages, incluant Blonde aux yeux bleus (Meilleur court-métrage Canadien, VIFF 2015), Nonna (Slamdance 2017) et BLAST BEAT (Slamdance 2019). Son premier long-métrage de fiction – Les faux tatouages – a remporté le Grand prix Focus Québec/Canada au FNC 2017 et a été sélectionné à la Berlinale 2018. Pascal s’auto-décrit comme un cinéphile devenu cinéaste de fiction aux tendances de documentariste. Son plus récent long-métrage, Nadia, butterfly, Les chambres rouges est son troisième long métrage de fiction.

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